Facteur à Marseille R.P

Témoignage de Pascal Rottée, extrait du livre « Sac à terre !!! » – octobre 2015

Pascal a débuté sa carrière comme ambulant à Paris Austerlitz en 1981. découvrant  » un métier où la solidarité est de mise et où la transmission du savoir – faire et du savoir être par les anciens sont essentielles « .

Muté à Marseille R.P. quelques années plus tard, en qualité facteur, il y retrouve l’esprit des ambulants :

 » En effet, de nombreux anciens en poste, tenaient à nous transmettre les valeurs du métier . Il ne se passait une semaine sans qu’ils nous rappellent , à nous les jeunes , le rôle social que nous jouions auprès du public . Notamment l’importance, dans une grande ville de la distribution du courrier six jours sur sept .

….. Je me souviens que lorsqu’un ancien criait « SAC A TERRE « , tout le personnel du bureau arrêtait le travail immédiatement . Pas utile, à l’époque, de discuter pendant des heures pour convaincre les collègues que le rapport de force est nécessaire pour obtenir une avancée sociale ou ne pas en perdre une . Non pas que nous soyons dépourvus de toute réflexion ou autonomie de pensée , mais bien parce que la notion de « collectif  » était ancrée en nous « .

Le métier de facteur qui nous était ainsi transmis nous permettait de prendre des initiatives auprès du public afin d’améliorer le service rendu . Cette conception développait la motivation et le goût du contact. Nous avions en tête notre rôle social à une époque où l’individualisme et l’isolement commençaient à faire leur chemin . Et nous ne manquions pas rendre des services à nos usagers : garder le courrier, prendre le temps de discuter avec une personne âgée dont on savait que nous étions la seule visité ,….. Nous le faisions car les conditions de travail nous le permettait et parce que c’était l’idée du métier que nous nous en faisions .

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Aujourd’hui, j’ai l’impression de ne plus faire le même métier . 31 ans d’ancienneté et dans la logique des choses, c’est moi qui devrait transmettre mon savoir faire aux plus jeunes .

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Or, la plupart d’entre eux est là uniquement pour des raisons alimentaires, sans avoir fait le choix de la profession .C’est une génération sacrifié, sous ou sur diplômée, sans notion de la valeur du travail, le travail comme moyen de trouver sa place et jouer un rôle dans la société .

Elle n’a qu’un notion d’emploi : CDD , INTERIM , …..A quoi sert d’écouter les anciens sur des valeurs qu’ils n’ont jamais connus !

Solidarité ! Mais que veut dire pour eux ce terme alors qu’on ne leur a appris que « compétition , compétitivité, individualisme et consommation « .

Pour la plupart, ils rentrent à la Poste comme ils auraient pu rentrer à MAC DO ou Auchan .

Comment peuvent-ils réfléchir à la notion de service public  quand leur préoccupation est la survie !

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Comment enseigner l’esprit d’équipe à des précaires, des intérimaires …des personnes que l’on ne reverra sans doute pas la semaine suivante !

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Aujourd’hui on nous fait oublier notre métier de facteur pour devenir distributeur . Plus question de tenir compte  de l’aspect sociologique du quartier où l’on travaille . Qu’importe si la population que l’on sert est analphabète , précaire ou âgée .

Le métier de facteur est en voie de disparition, comme les gardiens d’immeubles, les commerces de proximités, ces métiers qui garantissaient le lien social, la lutte contre l’isolement et l’individualisme .

Une vision pessimiste nécessaire pour combattre et faire tomber le fatalisme . Les grandes grèves de Marseille R.P , notamment en 1992 , 1995 et 2010 en témoignent, avec au coeur des enjeux le développement des emplois et les missions de service public . Des luttes toutes gagnantes .

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Il nous faut aujourd’hui être porteur de nouvelles avancées sociales, retrouver le devoir de mémoire vis- à – vis de nos anciens et le transmettre aux nouvelles générations afin de ne pas laisser un terrain stérile ou propice à la misère et à la perte des services publics .

Sources: Livre « Sac à Terre !!! » 1971/1995 25 ans d’histoires et de luttes dans les bouches-du-Rhône écrit par un collectif d’anciens responsables du Syndicat CGT Poste.