Les demoiselles du Téléphone

Je décroche, je clique deux fois vers la droite sur la languette : « bonjour mademoiselle, je voudrais le 9 à Montmaur, dans les hautes alpes ». Tout de suite, monsieur, il y a dix minutes d’attente …Merci « .Le 9, c’est le numéro du menuisier du village. Il y a quatorze abonnés au téléphone à Montmaur sur 397 habitants en cette année 1950.

Bien que le téléphone existe depuis fort longtemps, son développement sur le territoire a pris plusieurs années. En 1948, un million huit cents milles habitants possédaient le téléphone, sur une population de 42 millions. Une goutte d’eau dans un océan ! Des privilégiés, comme on les appelait à l’époque.
Au fil des ans, cet outil de communication est devenu indispensable. Il a fallu alors s’adapter, créer des infrastructures, des centraux téléphoniques, des emplois pour ces téléphones qui n’étaient pas automatiques. C’est la montée en puissance des services que l’on va appeler « l’interurbain « . De grandes salles, de grands appareils, et les petites mains de ces demoiselles pour faire fonctionner tout cela.

A Colbert, elles étaient 25. On ne les connaissait pas, ne voyait jamais leur visage …pour nous, elles n’avaient pas de prénom. Juste une voix. 24 heures sur 24, 365 jours par an, dans ces grandes salles où stagnait un bruit de fond incessant, c’était la course aux appels. Dès qu’un voyant s’allumait sur leur « meuble » (keyboard pour les puristes !), elles plantaient la fiche pour répondre et passer le numéro demandé.

Et cela s’enchaînait à une vitesse folle ! Elles avaient des objectifs, une moyenne de communications à passer intenable (30 appels à l’heure voire plus). Une discipline de fer : une surveillante pour dix demoiselles se chargeait de sanctionner les paroles inutiles. Et le chef, l’horrible Monsieur V, la terreur des téléphonistes Marseillaises : d’une mauvaise foi affichée, il faisait toujours scandale pour contester la durée des appels et par conséquence, le non atteint des objectifs. Une petite pause pendant la journée de travail, juste le temps de descendre au bar d’à coté prendre un café et un peu silence.

Des conditions de travail quasi identiques dans tous les centraux téléphoniques de France. Un témoignage de 90 téléphonistes est paru au début des années 2000, qui raconte le vécu quotidien de ces demoiselles « fantômes », pourtant aussi utiles que le chemin de fer ou les automobiles à cette époque.

Parmi elles, Zaza, Claude et Liliane, trois de nos demoiselles marseillaises s’expriment sur l’impact de leur vie professionnelle sur leur vie privée ;  » Nos maris disaient que quand on sortait de là, on était comme des vachettes qui quittent le toril : pressées et sonnées une fois dehors «. Une allégorie charmante qui n’estompe en rien l’aménité naturelle qui les caractérises.

Coté social et revendicatif, ces dames étaient autant « teigneuses » que le sexe dominant (pardon ! mais il faut l’appeler comme ça !!!). C’est le premier service des PTT à avoir obtenu une réduction du temps de travail.

Les années passent …. Nous sommes en 1960. Gaston Defferre est maire de Marseille depuis déjà 7 ans ! Il usera sont fauteuil pendant encore 26 ans : Un record.

Dans cette décennie-là, la Poste Colbert est le phare, la vitrine, la « holding » des PTT de toute la région. Malgré ce, il y a toujours 3 ou 4 ans d’attente pour obtenir une ligne de téléphone.

Dix ans plus tard, une révolution survient : le téléphone à cadran .

Aie !!!! ça sent mauvais pour les demoiselles du téléphone. Mais les infrastructures, les réseaux, les lignes automatiques, les câbles, tout cette armada de l’évolution technologique ne suit que partiellement. Les zones urbaines sont priorisées. Il faudra donc encore faire appel aux voix chaudes des téléphonistes pour contacter le menuisier du village de Montmaur, dans les hautes alpes (le 9 …je vous rappelle). Sauf que désormais, avec les cadrans , on peut parcelliser géographiquement les appels à l’inter : le 10 pour Marseille, le 15 pour la région, le 19 pour l’international . Il y a une raison à ces retards évolutifs. Je m’écarte un peu du sujet, mais il me parait important d’en parler pour comprendre.

Jusqu’en 1946, l’électricité à tension 110 volts est distribué par une multitude d’entreprises privés en France. L’état y met fin et crée EDF, une entreprise publique. En 1956, elle décide d’établir une tension électrique à 220 volts pour tout le territoire. 2 centres de changement de tension sont créés : le premier à Marseille, le second à Melun.

L’immensité de la tache est telle qu’elle va prendre 20 ans.

Tout va s’accélérer à partir de 1973 et du premier « choc pétrolier ».  L’avènement de l’électricité nucléaire va considérablement faciliter les choses. Le 220 volts sera quasiment généralisé cinq ans plus tard.

Les ingénieurs des télécommunications avaient besoins de cette augmentation de puissance pour installer les centraux téléphoniques automatique.

Le développement du téléphone est alors exponentiel.

On compte les abonnés par millions, le bon vieil annuaire se voit concurrencé par le minitel, en 1980 apparaît le téléphone à touches, en 1990 le téléphone sans fil et puis très vite, le téléphone portable. Les demoiselles du téléphone sont progressivement les victimes collatérales de la modernisation.

Leurs voix chaudes, humaines et sensibles sont aujourd’hui remplacées par des voix de synthèse, neutre, froide, au ton neutre et disgracieux. Et vous n’êtes plus autorisé à répondre :

 » si votre appel concerne une réclamation, tapez 1, un litige tapez 2, un contact humain, tapez …… ».

Charles Ribard.

6 commentaires sur « Les demoiselles du Téléphone »

  1. si les métiers des ptt ont évolués il n en demeure pas pour autant que les besoins en qualité de service public se dégradent du faite de la course a la productivité de nos gouvernements passés et actuel, pourtant les besoins sont immenses et permettraient dans un autre type de société de contribuer activement a l amélioration de la qualité de vie collective en permettant d autres méthodes relationnelles entre les individus .

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